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Pourquoi la technologie n’a pas apporté plus de démocratie

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Cet article est une traduction de celui-ci (Foreign Policy).

La période actuelle nous met dans une situation paradoxale. Les quinze première années de ce siècle ont été une ère d’avancées incroyables dans les technologies de l’information et de la communication, incluant la numérisation, les vidéos accessibles par tous, les smartphones, les réseaux sociaux, des milliards de personnes qui ont acquis un accès à Internet, et bien d’autres choses. Ces changements révolutionnaires impliquent tous une vaste prise de pouvoir des individus grâce à un accès à l’information en croissance exponentielle, une facilitation impressionnante de la communication et du partage de données, et des outils formidables pour entretenir son réseau. Pourtant, malgré ces changements, la démocratie, un système politique basé sur l’idée même de pouvoir de l’individu, a continué à stagner dans le monde. Le nombre de démocraties aujourd’hui n’est pas plus haut qu’au début du siècle. Bien des démocraties, qu’elles soient installées depuis longtemps ou toutes nouvelles, ont de sérieuses difficultés institutionnelles et une confiance publique en baisse.

Comment pouvons-nous réconcilier ces deux réalités contraires – l’avancée sans précédent des technologies, qui améliore la puissance de chaque individu, et le manque général d’avancées démocratiques dans le monde ? Pour aider à répondre à cette question, j’ai posé la question à 6 experts du changement politique, qui viennent tous d’horizons professionnels et nationaux différents. Voilà leurs réponses, suivies par quelques courtes observations de ma part.

1. Tout se passe à l’échelle locale

Par Martin Tisné

Martin Tisné (@martintisne) est vice-président chez Omidyar Network.

Une réponse partielle à cette énigme se trouve dans le fait, bien connu mais tout à fait crucial, que les leaders autoritaires sont capables de limiter l’indépendance induite par la technologie pour les citoyens ordinaires en limitant leur espace civique – ce qui est le cas dans bien des pays – et en utilisant les nouvelles technologies pour servir leurs propres fins anti-démocratiques, par exemple en traquant les activistes démocrates.

Mais je voudrais insister sur un autre facteur, dont on parle moins : bien des cas de prise de pouvoir démocratique permise par la technologie prennent place au niveau local et n’ont donc pas d’impact sur les mesures nationales de développement de la démocratie. Des citoyens agités dans bien des pays peuvent être opposés à leurs dirigeants politiques antidémocratiques, mais ils utilisent des outils technologiques accessibles pour concentrer leurs efforts sur certaines zones : ils s’engagent dans leur communauté locale avec FixMyStreet, suivant les dépenses des officiels locaux et régionaux avec BudgIT, suivant la performance des écoles locales avec Mejora Tu Escuela… En d’autres mots, les effets politiques positifs de la technologie gagnent en ampleur de façon intra-nationale. On rend la démocratie plus puissante dans des zones bien définies d’un grand nombre de pays (une campagne communautaire à Rio de Janeiro, un exercice de budget participatif à Manille), sans vraiment modifier le régime politique national.

La décennie ou les deux décennies à venir peuvent parfaitement donner une image différente de l’évolution mondiale de la démocratie alors que les schémas d’innovation politique permis par la technologie s’étendent à des environnements urbains de haute densité, faisant des maires et des conseils locaux le fer de lance d’un changement démocratique à plus grande échelle. De plus, les nouvelles technologies donnent une possibilité d’agir aux individus dans plusieurs facettes pas forcément politiques de leur vie, par exemple en donnant accès à des services bancaires aux pauvres et en aidant à définir le droit de propriété pour les communautés les plus pauvres. Cette évolution socio-économique, qui ne se voit vraiment qu’à long terme, aura sûrement un effet bien plus important sur la politique dans les années à venir.

2. Les autocrates aussi savent se servir de la technologie

Par Larry Diamond

Larry Diamond (@LarryDiamond) est un chercheur à Stanford University, où il dirige le centre de développement du droit et de la démocratie.

Une raison de cette anomalie est que l’existence de la démocratie dépend de bien des facteurs. Bien que des facteurs pro-démocratie soient actuellement très bien ancrés, par exemple un développement économique généralisé, la diffusion des « technologies de libération » (en particulier les téléphones portables) et la croissance de la société civile, leur impact positif est limité par des éléments problématiques : l’influence croissante (régionalement et mondialement) d’autocraties comme la Chine, la Russie et l’Iran, l’efficacité diminuée et le peu de conviction des démocraties établies, et la « war on terror », qui a tendance à saboter les droits de l’homme et la gouvernance de régions clés.

D’ailleurs, la démocratie a touché plusieurs parties du monde dans lesquelles les conditions objectives n’étaient pas très favorables. Il faut donc un vrai partenariat entre les acteurs domestiques et internationaux pour aider des nouvelles démocraties encore instables de se perdre à cause de problèmes comme la corruption du système ou les conflits ethniques.

De plus, même si ces nouvelles technologies de la communication donnent clairement la parole au peuple, elles ne donnent pas seulement ce pouvoir aux individus et aux groupes pour qu’ils fassent des choses démocratiques : elles deviennent également des plates-formes pour la dissémination rapide de rumeurs, d’insultes racistes, de xénophobie et d’autres sentiments extrémistes et intolérants – et même d’idéologies. La « radio de la haine » a joué un rôle important dans le génocide au Rwanda. Aujourd’hui, les réseaux sociaux peuvent encourager la haine et les préjugés. Les réseaux sociaux aident aussi à polariser la politique dans certains pays en transition, comme la Thaïlande, comme ils le font aux Etats-Unis et en Europe. Quand la polarisation arrive sans un consensus solide sur les règles du jeu démocratique, la règle constitutionnelle est mise en danger.

Enfin, les autocrates se sont aussi améliorés de façon remarquable pour la surveillance, la contrainte et même la fermeture de technologies libératoires. La Chine et la Russie sont le plus loin sur cet axe, mais les autocraties partagent généralement leurs outils de censure Internet et de suppression numérique. Les démocrates doivent innover et s’organiser pour s’y adapter.

3. Les limites de la technologie persistent

Par Senem Aydin Düzgit

Senem Aydin Düzgit est professeur associé et directeur de la chaire Jean Monnet au département des relations internationales d’Istanbul Bilgi University.

Dans l’excitation générale au sujet du pouvoir transformateur des nouvelles technologies de la communication, il est important de ne pas perdre de vue le fait qu’une grande partie de la population en dehors des démocraties riches et solides n’a toujours pas accès à ces ressources. Par exemple en Turquie – une success story économique par rapport à d’autres démocraties émergentes – la moitié des foyers n’a toujours pas Internet. Ces gens continuent à s’appuyer sur les médias traditionnels, comme la télévision, pour l’actualité et l’information politique. En couplant ceci à une censure efficace du gouvernement sur ces médias – très évidente pendant les manifestations de 2013, quand une portion non négligeable de la population turque dépendait des actualités dictées par le gouvernement pour comprendre la situation – les effets libérateurs d’Internet comme source d’information alternative sont limités. Même les nouveaux outils médiatiques, souvent considérés comme des sources irréfutables de prise de pouvoir de l’individu, peuvent être censurés. Par exemple, Youtube et Twitter ont été fermés par les autorités turques à plusieurs reprises. Le gouvernement a fait passé une nouvelle Loi Internet en février 2014, autorisant l’organisme des télécommunications turques à bloquer n’importe quel site en quatre heures sans autorisation des juges.

De plus, les avancées technologiques ont facilité la tâche des régimes autoritaires pour suivre et supprimer l’opposition. Par exemple, la Loi Internet de 2014 oblige les fournisseurs d’accès Internet turcs à garder les données d’utilisation de leurs clients pendant deux ans et à les mettre à disposition des autorités sur demande. Il y a eu plusieurs cas récents en Turquie de gens mis en examen pour « insulte au président » sur la base de messages postés sur Facebook et Twitter. Enfin, l’effet polarisant des réseaux sociaux pourrait frapper très fort certaines démocraties faibles, en renforçant l’hostilité des camps dans lesquels les citoyens se rangent et en nourrissant l’exclusion politique et le conflit.

4. La tâche la plus difficile

Par Rakesh Rajani

Rakesh Rajani (@rakeshrajani) est directeur de la participation démocratique et de la gouvernance à la fondation Ford.

On aime croire que Gutenberg a apporté la réforme protestante. C’est probablement parce qu’on préfère une histoire convaincante à une vérité plus floue.

En 2009 j’ai lancé Twaweza, une initiative ambitieuse visant à encourager l’évolution sociale en Afrique de l’Est, pour réaliser en partie le potentiel « profondément démocratique » des technologies de la communication. La généralisation de la radio, de la télévision et des journaux indépendants (ou en tout cas, non contrôlés par le gouvernement), la téléphonie mobile à moindre coût, et Internet étaient très importants parce qu’ils permettaient aux idées d’être générées et partagées partout et par n’importe qui, à une vitesse et un coût jamais égalés. Les autorités ne pouvaient plus cacher ce qu’il se passait et ce que pensaient les gens : l’innovation et l’espoir allaient grandir.

Après six années d’essais, d’erreurs et de succès mitigé, nous avons appris que ça ne marche pas vraiment comme ça. La technologie n’encourage rien. Elle crée des nouvelles possibilités de collecte et d’analyse des données, en mélangeant les idées et en atteignant les gens, mais ces gens doivent encore avoir envie de s’engager et trouver des actions concrètes. Là où la peur d’être battu ou les habitudes d’auto-censure font taire les gens, la technologie est un bel outil, mais terriblement faible en comparaison.

À la recherche d’une transformation de la société, nos suppositions les plus fausses sont sur ce qui gêne les gens. Les moyens dont l’autorité et les entreprises utilisent la force pour faire taire les actions humaines sont véritables, et de moins en moins dissimulés. Il est clair qu’il faut exposer et faire arrêter ceci. Mais la tâche bien plus difficile est de trouver comment motiver et organiser les gens pour qu’ils demandent un changement social quand la peur est omniprésente, la bande passante est saturée de revendications et le succès est incertain.

L’imprimerie, le vote à bulletin secret, le flux Twitter sont des inventions merveilleuses pour propulser l’impulsion démocratique. Mais nous les fétichisons, et c’est un vrai danger. Le véritable aspect révolutionnaire de la révolution humaine est la tâche difficile de créer une croyance collective et de démarrer une action concrète.

5. N’oubliez pas les institutions

By Diane de Gramont

Diane de Gramont est étudiante à Yale Law School et ancienne chercheuse au programme de Droit et Démocratie à la chaire Carnegie pour la Paix Internationale.

Imaginez un activiste démocrate. L’image qui se présente à vous est probablement celle d’un dissident héroïque combattant bravement pour la liberté dans un pays de répression. La technologie peut être un outil pour que ces individus partagent leur critique du gouvernement, remarquent des alliés potentiels, et coordonnent les manifestations publiques. Elle apparaît donc tout naturellement comme une force libératoire.

Le défi d’avancer ou de consolider la démocratie, dans bien des pays, n’est pas seulement – et même pas majoritairement – une question d’augmenter la possibilité de s’exprimer pour les citoyens. C’est aussi établir des institutions représentatives crédibles qui peuvent répondre aux demandes et aux besoins des citoyens. La construction de ces institutions a été une tâche très ardue pour bien des démocraties débutantes, et la technologie ne peut y apporter qu’une aide limitée.

Les partis politiques, par exemple, sont « le maillon faible » de la plupart des nouvelles démocraties (et certaines plus anciennes aussi). Les citoyens ne leur font pas confiance et ne les respectent pas, mais les chercheurs en sciences politiques considèrent généralement que la démocratie est impossible sans eux. Les nouvelles technologies de la communication sont autant un obstacle qu’une opportunité pour des partis qui ont déjà du mal à s’en sortir sans elles. En facilitant la connexion directe entre les politiques et les électeurs, par exemple, ces outils peuvent réduire le besoin d’organisation pour les élections et encourager la candidatures d’outsiders. Cela peut injecter du sang frais dans la politique, mais aussi causer des législatures faibles et fragmentées, incapables d’aider des coalitions stables ou de créer un contrôle efficace du pouvoir exécutif.

Fournir un service public de qualité est un problème tout aussi sérieux pour les nouvelles démocraties. Dans certaines démocraties bien établies, comme en Inde, la technologie a joué un rôle important en donnant aux citoyens la possibilité de gérer la qualité du service et d’exposer la corruption. Cependant, les efforts d’exportation de ces méthodes dans des démocraties plus récentes ont souvent été décevants. Mettre en valeur les demandes des citoyens ne peut améliorer la gouvernance d’un pays que si les institutions étatiques sont capables et volontaires pour répondre de façon productive. Quand elles ne le sont pas, montrer la corruption et l’inefficacité de l’Etat va surtout contribuer à une désillusion et à une défiance vis-à-vis de la démocratie.

6. Des résultats mitigés en Iran

Par Golnaz Esfandiari

Golnaz Esfandiari (@GEsfandiari) est un correspondant senior chez Radio Liberty et Radio Free Europe.

La situation iranienne montre bien la difficulté de répondre facilement à cette question. Les propos récents du ministre des affaires étrangères du pays, Mohammad Javad Zarif, qui affirmait dans une interview télévisée américaine que les opposants de la République Islamique n’emprisonne pas ses citoyens sur la base de leur opinion a eu des retombées négatives de grande envergure sur les réseaux sociaux iraniens. La page Facebook de Zarif a été remplie de rappels sur les prisonniers politiques iraniens. La réaction a été si importante que le diplomate iranien a fini par amender ses propos sur Facebook.

Sans les réseaux sociaux, à peu près personne n’aurait contredit le mensonge de Zarif, puisque le pays n’a pas d’autre espace disponible pour des débats ouverts. Cependant, ces incidents n’ont pas fait de la République Islamique un exemple de liberté d’expression non plus. Quelques jours à peine après que Zarif avait affirmé que Téhéran n’emprisonne pas les gens en raison de leur opinion, un célèbre défenseur des droits de l’homme était envoyé en prison pour avoir souligné les excès du gouvernement.

Internet et les réseaux sociaux ont marqué la fin du monopole de l’information auparavant détenu par les gouvernements autoritaires. Les gens dans la plupart de ces pays sont désormais exposés à des actualités censurées et à des opinions diversifiées, malgré les tentatives de leurs gouvernements pour limiter les flux libres d’information. Ils peuvent discuter de sujets tabou, critiquer leurs leaders, et protester contre les injustices. Les discussions Facebook et les tweets ne créeront pas automatiquement une démocratie en Iran ou dans un autre pays politiquement fermé, mais ils donnent une arme potentiellement puissante à ceux qui veulent un changement, leur permettant de toucher une audience de taille croissante. Pour que la démocratie avance dans ces endroits, il faut une action sur le terrain, par des citoyens prêts à en payer le prix. La possibilité de communiquer et de s’organiser en ligne peut aider à créer ces actions, mais c’est seulement une fraction de l’effort à faire pour atteindre une masse critique d’activité. De plus, les gouvernements dans les pays totalitaires utilisent des méthodes en ligne parallèles pour réprimer leurs citoyens, effrayés par la menace que des habitants bien informés posent à des leaders anti-démocrates.

 

7. Oui, c’est compliqué

Thomas Carothers

La réponse des contributeurs à cette énigme qu’est pourquoi les avancées dans la technologie des communications des 15 dernières années n’ont pas produit d’avancée concrète de la démocratie dans le monde se résume en trois axes principaux :

  1. Il est trop tôt pour voir les vrais effets de la technologie.
  2. Les effets positifs potentiels sont en partie compensés ou limités par d’autres facteurs, incluant des tendances plus générales sur le plan international, la capacité des gouvernements totalitaires à utiliser les mêmes technologies à leurs propres fins, et l’emprise seulement partielle de ces technologies dans bien des pays.
  3. La technologie ne règle pas les problèmes de base de la construction de la démocratie, par-dessus tout, elle ne pousse pas les citoyens à s’engager dans une action collective et dans l’établissement d’institutions représentatives et efficaces.

Bien que les contributeurs varient dans leur degré de techno-enthousiasme, aucun d’entre eux n’a affirme que la technologie n’a simplement rien à voir avec la politique. Leurs explications variées ne sont pas, par nature, mutuellement exclusives. Sans tenter de créer un faux consensus, le lecteur peut constater que les trois arguments sont probablement vrais à un certain degrés, et constituent, si on les regroupe, un bon départ pour répondre à la question qui m’a poussé à faire cette enquête.

De façon intéressante, un débat parallèle émerge dans le domaine économique. Paul Krugman du New York Times a récemment demandé, dans une chronique intitulée « The Big Meh » (le grand Bof), pourquoi tous les développements technologiques des dernières années, qui semblaient promettre toutes sortes de bonds en avant économiques, ont coïncidé avec une croissance économique lente et des inégalités croissantes. Peut-être, alors qu’on commence à pouvoir formuler des réponses à cette question, pourra-t-on explorer le côté politique du problème avec les mêmes éléments et apporter une explication plus complète aux deux.

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