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De mec normal à néonazi

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Ce texte est un résumé de l’excellente vidéo (en anglais) d’Innuendo Studios, The Alt-Right Playbook: How to Radicalize a Normie.

Dans ce texte, on prend l’exemple de Gabe, un jeune homme blanc sans histoires. Un normie.

Introduction : pourquoi l’alt-right et pas le Ku Klux Klan ?

Les groupes haineux américains ont toujours augmenté, sauf entre 2012 et 2014 (presque -25%), alors que les crimes haineux restent les mêmes. L’extrême-droite se décentralisait au lieu de perdre en masse.
On peut radicaliser quelqu’un sans même savoir qu’il est là : il y a des sites où on n’a pas besoin de créer un compte, et on n’a jamais besoin de commenter, pour suivre le contenu haineux.

Les influenceurs de l’alt-right

Les influenceurs alt-right sont des personnalités médiatiques plutôt charismatiques. Elles font des podcasts, des reportages, des blogs, et surtout des vidéos Youtube. Leur stratégie : parler de polémiques (ou en être le sujet) pour qu’on parle d’elles. Certaines autres vont se pencher sur la SEO pour être en tête des résultats, au moins avec du clickbait. Ils sont accessibles, sympathiques, authentiques.
Ces personnes ne se présentent pas comme des personnalités d’extrême-droite. En fait, ils ne pensent même pas toujours l’être. Ils ne parle pas de politique, mais de « lifestyle ».
Leur contenu, plutôt que de parler de l’alt-right, relève plutôt de la ridiculisation/critique de la gauche. Ils ne disent pas que l’alt-right est plus cohérente ou plus intelligente : ils disent qu’elle rendra Gabe heureux. C’est pour ça que le recrutement se fait souvent dans des périodes charnières de la vie de Gabe, quand il se pose des questions sur la vie (quelqu’un est mort ; une rupture ; une arrivée dans une nouvelle ville où il n’a pas de repères).

Comment ça se passe ?

L’alt-right se concentre sur toutes les communautés qui ont une population plutôt blanche et masculine, qui se sentent un peu marginalisés en raison de leurs centres d’intérêt, et dont lesdits centres d’intérêt ne sont pas souvent appropriés par la gauche.
Les personnes plutôt de gauche dans ces communautés ne parlent pas vraiment de politique. Les femmes et autres minorités sont les bienvenues et peuvent poster comme les autres ; mais bon, si on parle spécifiquement de minorités, c’est vu comme de la propagande.
L’alt-right peut arriver de façon naturelle (par exemple, un héros noir dans un film) ou artificielle (des gens de l’alt-right arrivent et essaient de faire débattre les gens). La communauté peut très bien s’en sortir à ce moment-là, en se rendant compte de l’arrivée des Nazis et en y répondant. Mais l’écueil, c’est de vouloir interdire les « propos politiques ». Les alt-righters de la communauté sont souvent des membres reconnus et appréciés, vu comme apolitiques jusque-là. Ils disent des choses discriminatoires « pour rire », « au second degré ». Rire à une blague raciste, c’est faire comme « tout le monde ». Ne pas rire à une blague raciste, ou la dénoncer, quand les autres en rient, c’est faire de la politique. Et rappelez-vous : pas de propos politiques dans notre communauté.
Et quand la gauche dit : « il y a des Nazis dans notre communauté », ces membres appréciés répondent : « wow, les gauchistes viennent de tous nous traiter de nazis ! » et la gauche est vue comme une menace à la sécurité de la communauté.
Et Gabe fait partie de cette communauté, souvent depuis des années. Il y a des amis, il s’intéresse aux mêmes choses que les autres. Alors quand il a le choix entre quitter une communauté qui se délite ou s’ajuster à ses changements d’opinions politiques, Gabe s’adapte.

De la communauté à l’idéologie

À ce stade, Gabe fait partie d’une communauté dans laquelle plusieurs personnes postent du contenu de plus en plus fréquemment alt-right. Mais il est là pour être avec ses amis ; il n’est pas là pour l’idéologie. D’ailleurs, beaucoup d’entre nous avons rigolé à des blagues « edgy » quand on était ados – et on n’est pas devenus nazis. Pas tout le monde ne passe par là : il faut être dans cette communauté, entouré·e de gens qui cherchent à nous radicaliser, sans liens avec le reste du monde.
L’étape suivante pour radicaliser Gabe, c’est donc de couper ses liens avec les autres communautés. Cette communauté s’est débarrassée des progressistes : maintenant, les alt-righters vont s’assurer de l’éloigner de la gauche dans le reste de sa vie et de devenir la seule communauté qu’il lui reste (ou en tout cas, sa communauté principale).
C’est pour ça que beaucoup de blogueurs et de Youtubeurs alt-right font des vidéos de réaction ou de « débat » pour ridiculiser la gauche. L’idée est de constamment répéter les arguments de gauche pour s’en moquer : à force, Gabe entend les arguments de gauche seulement par ce moyen, et jamais de la bouche des progressistes eux-mêmes. Ses ami·es des minorités peuvent s’éloigner de lui à ce moment-là, puisqu’il commence à multiplier les remarques désagréables ou insultantes. Ça ne fait que confirmer ce que la communauté alt-right lui dit : les gauchistes sont des snowflakes trop fragiles, tout le monde se victimise. Sauf lui.
Avec le temps et sans influence extérieure, les sources d’informations normales sont remplacées par celles de l’alt-right : des articles d’actualité d’extrême-droite, des vidéastes de l’alt-right, des wikis alt-right au lieu de Wikipédia s’il est vraiment à fond. Les algorithmes s’en rendent compte, et ne lui proposent plus de contenus de gauche. Des études ont d’ailleurs prouvé que regarder des médias (séries, films, etc.) contenant de la diversité a autant d’effet que d’avoir un groupe d’ami·es diversifié, et que ces médias de gauche pourraient suffire à l’éloigner de l’alt-right.
Le problème c’est qu’à ce stade, il croit encore que c’est du troll. Pour lui, les extrémistes sont une minorité vocale, lui n’en est pas là, lui, il n’aime juste pas les gauchistes extrémistes, etc. Et on lui a bien vendu le conservatisme comme quelque chose qui allait l’aider à se sentir mieux ; mais ce n’est pas le cas. Un homme qui déteste les femmes n’est pas moins seul, un blanc qui en veut aux immigrants n’est pas moins au chômage. Il doutait de lui-même, et on lui a dit qu’il avait de la valeur, juste parce qu’il est blanc, homme, cisgenre, hétérosexuel, sans handicap. C’est vraiment rassurant dans un premier temps, mais ça ne suffit pas. Il ne lui reste qu’une chose à faire : aller plus loin pour trouver une vraie solution.
Pour les influenceurs, l’idée est simple : la gauche, c’est l’ennemi, on ne leur parle que si on a l’occasion de les humilier (voir Ben Shapiro). Par contre, les « patriotes », on peut les interviewer. Ça ne veut pas dire qu’on les soutient, noooon, mais bon, on ne va quand même pas les empêcher de s’exprimer, toute idée vaut la peine d’être entendue (sauf celles de la gauche du coup). Gabe se retrouve à écouter des heures et des heures de contenus qui répètent toujours la même chose de mille façons différentes. Tous les influenceurs de l’alt-right ont le même contenu, ils le présentent juste de manière différente, donnant l’impression d’avoir le choix. Avec la répétition, les idées peuvent aller de plus en plus loin : elles sont banalisées jusqu’à ce qu’on puisse aller vers un sujet plus extrême que le précédent. Mais l’essentiel, c’est qu’il faut constamment répéter le contenu à Gabe. Il faut constamment lui dire, « Nous, on a compris ; les autres sont des imbéciles ». Sinon, Gabe va avoir le temps d’y réfléchir – et de se rendre compte que les réflexions qu’on lui donne ne tiennent pas la route. Donc on continue à lui marteler tout ça, en permanence, de toutes les façons imaginables.

Gabe peut-il être déradicalisé ?

Gabe se rend désormais compte que sa communauté harcèle des personnes de gauche et des minorités. Il l’a fait lui-même, en suivant le mouvement. Il sait que s’il quitte sa communauté d’extrême-droite, on lui fera la même chose. Et comme il a beaucoup lu et écouté de choses qui faisent de la gauche l’Ennemi, il est convaincu que la gauche ne l’acceptera jamais, pas après ce qu’il a fait. Il ne lui reste plus que l’alt-right.

Alors, comment peut-on permettre à Gabe de revenir dans un environnement sain ? Avant de commencer à en parler, j’insiste (enfin, Innuendo Studios insiste, mais je répète) : Gabe est tombé dans l’alt-right parce qu’on lui a dit qu’en tant qu’homme blanc hétérosexuel cisgenre, le monde tourne autour de lui. Ce n’est pas vrai.
Et c’est important de se souvenir que ce n’est pas vrai, parce qu’on tombe parfois dans le piège de dépenser plus d’énergie à ramener des gens d’extrême-droite dans la vie normale plutôt qu’à protéger les gens qu’ils persécutent. On dépense aussi trop souvent plus d’énergie à essayer de convaincre tous les Gabe du monde qu’à voter, à manifester, à protéger les minorités et à se battre pour le droit du travail. Et si on faisait ça à la place, les opinions de Gabe n’auraient pas de poids dans la société. Notre valeur ne dépend pas de notre capacité à faire changer d’avis Gabe.

Maintenant que le disclaimer a été fait, voyons plusieurs façons dont Gabe peut s’en sortir. La première est toute simple et vient naturellement : Gabe vieillit. Les communautés prises pour cibles sont souvent très jeunes, et il arrive que des adultes se rendent compte qu’ils ont mieux à faire que de faire des blagues racistes avec des ados edgy.
Une autre situation, c’est si Gabe est accidentellement en contact avec quelqu’un qu’il est supposé détester (une personne musulmane ou un homme gay, par exemple). Il connaît cette personne et l’apprécie, et voit bien que ça contredit ce qu’on lui dit au sujet de « ces gens-là ». Il découvre qu’en étant tolérant, il peut se faire des amis, plutôt que de se fermer du reste de la société pour rester avec ses seuls amis existants. C’est à cause de ce pouvoir du contact « accidentel » que l’alt-right essaie de noyauter les universités, d’ailleurs.
Ce qui ne marche pas pour déradicaliser Gabe, c’est de débattre avec un inconnu qui lui montre qu’il a tort.

Ce dont Gabe a besoin pour s’en sortir, c’est de savoir qu’on l’attend et qu’on l’acceptera. Que malgré ce qu’il a dit et fait, il n’est pas perdu à jamais et condamné à n’avoir que des amis d’extrême-droite. Et quand il vient de sortir d’une secte comme l’alt-right, il va douter de tout. Le mieux, si vous êtes ami·es avec Gabe, c’est de lui fournir un espace privé où Gabe peut s’exprimer sans être jugé mais avec beaucoup de pédagogie en retour. (Les communautés « safe » ne sont pas un bon endroit pour commencer : Gabe a encore des croyances dangereuses et fera fuir les personnes effectivement de gauche ; en plus de ça, il sera jugé pour ce qu’il dit, ce qui le confortera dans sa croyance qu’on le détestera toujours.) Ouvrez vos messages privés, quoi. Mais si vous n’êtes pas déjà ami·es avec Gabe, ou si vous n’êtes pas psychologue, vous ne pourrez très probablement pas aider Gabe. Et c’est pas très grave.

Et en conclusion, n’oubliez pas le plus important : nous nous battons pour plus de justice économique et sociale. Et c’est dur, c’est frustrant, ça prend longtemps. Mais quand on y arrive, ça rend la vie de tout le monde meilleure, y compris la vie de tous les Gabe du coin. Et c’est ça qui fait la différence entre les propos creux de l’alt-right et nos valeurs.

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Et aussi : L’obsession fasciste pour l’Antiquité gréco-romaine

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  • [Article] Comprendre et éviter l’épuisement militant – Alex 2023-04-15

    […] pris des notes en français d’une vidéo que j’aime énormément, The Alt-Right Playbook. En voici l’extrait pertinent ici, avant qu’on commence à parler de choisir ses causes […]