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Les historiens sont-ils trop spécialisés ? et de l’intérêt de la vulgarisation

Watched Les historiens sont-ils trop spécialisés ? by Histony from skeptikon.fr

On reproche parfois aux historiens de travailler sur des sujets trop ciblés, d’être trop spécialisés, voire de tout déconstruire (les vilains !). Mais au-delà de ces critiques un peu faciles, il y a bien des choses à dire sur les réalités de ce travail, et ce qu’il apporte de passionnant.

Il existe une critique, souvent de droite mais pas toujours, qui dit que les historien·nes se spécialisent trop et n’apportent plus rien d’intéressant.

Le mythe du savant complet

On cite parfois comme exemple des grandes références qui savent plein de choses sur tout et ont écrit des grandes synthèses généralistes, comme Jules Michelet ou Jacques Bainville (ou Lorant Deutsch, mdr). Le mythe de l’homme complet qui peut écrire « toute l’histoire de France » ne résiste cependant pas à l’examen.

Jean-François Muracciole, spécialiste de l’Occupation, dit en conférence qu’une vie ne suffirait pas pour lire tout ce qui a été publié sur la seconde guerre mondiale. C’est trop massif, donc il faut bien restreindre ce qu’on va consulter, donc se spécialiser.

Si on reste sur l’idée qu’il y a des incontournables qu’il faut avoir lus, en fait on se limite à des sources que tout le monde a lues dans le milieu. Ce n’est plus de la recherche, c’est du rabâchage.

Les chevaliers-paysans de l’an mil au lac de Paladru ont des choses à vous dire

« Je veux travailler sur la Grèce antique » : le directeur de recherche va nous regarder avec des yeux ronds et nous demander de trouver un vrai sujet.

Histony voulait d’abord travailler sur les bateaux transatlantiques, c’était trop gros ; il s’est limité aux archives de la Compagnie Générale Translatlantique : encore un bon millier de cotes. Il s’est « limité » à 450 cotes sur le paquebot Normandie, soit un travail de 12 semaines juste pour en faire l’inventaire !

Résultat : notre sujet est tellement limité qu’on s’en dégoûte parce qu’on a le sentiment qu’il n’intéresse personne. Mais c’est faux ! Finalement, quand on travaille sur « Les chevaliers-paysans de l’an mil au lac de Paladru », ne serait-ce que dans le titre on comprend qu’il y a des chevaliers-paysans, alors qu’on a tendance à voir ces deux démographies comme complètement distinctes : c’est super intéressant !

À chaque fois qu’on essaie de faire un truc synthétique et de chercher des motifs généraux, on se rend compte qu’il y a des exceptions, ou que le vécu individuel des gens les influence plus que le climat politique général de l’époque.

Quand l’extrême-droite se plaint des « méchants déconstructeurs woke » historiens, c’est plus une question d’idéologie, c’est uen question de méthode : voir que pendant les massacres de la Saint-Barthélémy, les gens continuaient à acheter des maisons et à se marier, c’est hyper important pour relativiser leur ampleur. Dès qu’on va au-delà du grand récit national et qu’on se confronte aux sources, forcément, on découvre des choses qui ne rentrent pas dans les jolis récits (et c’est pareil quand on a une analyse marxiste, y’a juste moins de marxistes qui ont l’occasion de se plaindre à la télé !).

De la difficulté de faire des bonnes synthèses scientifiques

Il est évident qu’on ne peut pas publier que des ouvrages ultra-spécialisés, même s’ils sont super intéressants. Il faut bien des ouvrages de synthèse, mais ce serait de la mauvaise foi de dire que les spécialisés sont incompétents sur le sujet général : si je bosse sur le paquebot Normandie, j’ai bien besoin de comprendre l’histoire de l’époque, le contexte diplomatique, économique et social ! D’autant plus qu’en France, les chercheurs sont souvent aussi enseignants et se retrouvent à enseigner des sujets bien plus généralistes en classe.

Les grandes synthèses sont essentielles pour ouvrir la recherche au grand public. Mais la synthèse implique énormément de lecture : soit on part du principe que ce sera une synthèse médiocre avec des approximations, soit on fait un travail collectif. De toute façon, un livre de synthèse sera forcément plein d’erreurs et de choses incomplètes : suffit qu’un nouvel article sorte et on n’aura plus rien. On verra aussi des chapitres inégaux, ceux uqi relèvent de la passion de l’auteur et ceux qui sont très généraux parce qu’il faut bien publier la synthèse. Bref, la synthèse c’est cool, les sources qu’elle cite sont bien plus pertinentes. (Et ça évite aussi la manipulation des sources pour suivre son argumentation !).

L’ouvrage collectif « idéal » voit les auteurs écrire vraiment ensemble, et pas un chapitre chacun. C’est un échange permanent pendant toute l’écriture jusqu’à ce que tout le monde soit satisfait : le travail est formidable, mais c’est extrêmement chronophage et compliqué.

C’est aussi important de faire preuve d’esprit critique : l’auteur peut dire « je sais que ce chapitre est très bon, je sais aussi que ce chapitre n’est pas excellent parce que c’est pas ma spécialité », voire faire un ajout de type « voilà comme j’aurais fait si j’avais écrit ce livre aujourd’hui » dans les rééditions.

Les dérives de l’institution

Aujourd’hui le fonctionnement de l’université n’encourage pas du tout à faire des belles synthèses complètes. L’université a introduit des managers, une volonté de quantifier la recherche et d’estimer sa rentabilité. Comment est-ce possible ?

On évalue les chercheurs sur leur capacité à montrer qu’ils travaillent : organisation de colloques, publication d’articles, etc. Forcément, plus c’est spécialisé, plus c’est « facile » de publier des articles. On a aussi des revues dites prédatrices, qui publient n’importe quoi en échange d’assez d’argent.

La production de synthèses de qualité n’a plus rien de rentable ; la mode passe à des ouvrages thématiques en chronologie où chaque date est un chapitre (et donc un article aussi au passage).

Les gens viennent aux colloques sans public, sans s’écouter les uns les autres, juste pour rajouter une ligne à ce qu’ils ont fait. Les actes de colloques sont faits de plein d’interventions sans aucun lien entre elles, donc on ne l’achète que pour une intervention ou deux et ça n’a aucun intérêt pour le grand public. Internet améliore un peu les choses : sur un acte de colloque, les articles séparés peuvent être disponibles sur Internet, ce qui permet de ne pas acheter le bouquin entier.

À cause de ce genre de problèmes au niveau de l’université, qui rend les sources bien moins intéressantes et accessibles pour le grand public, la vulgarisation devient un enjeu d’autant plus important.

L’enjeu de la vulgarisation

La vulgarisation poussée

Y’a plein de chaînes en dehors d’Histony qui font de la vulgarisation poussée : il cite Sur le champ, Herodot’Com.

Nota Bene et la vulgarisation clickbait

Nota Bene est critiqué assez régulièrement parce que « trop superficiel », mais c’est complémentaire : Histony publie pour des publics déjà intéressés par l’histoire, qui sont prêts à s’enfiler une série de 10 épisodes avec un mec devant sa caméra sur un sujet précis. Pour les introductions à un sujet, il vaut mieux avoir quelqu’un comme Nota Bene qui parle de plein de sujets différents, en admettant ne pas être spécialiste, et qui montre que « ça, ça existe ».

Accessoirement, le public d’Histony est déjà intéressé par l’histoire et « acquis à sa cause » : c’est bien plus difficile d’attirer les gens vers quelque chose qu’ils ne connaissent pas du tout et qu’ils n’ont pas forcément de raison de vouloir découvrir. Alors oui, là, on va avoir besoin de faire du clickbait pour aller chercher des gens, c’est peut-être « moins respectable » mais ça permet une meilleure transmission au grand public. On va découvrir une vidéo de Nota Bene, qui nous donne envie de nous pencher sur quelque chose, alors on va regarder la série de Histony sur le sujet, et puis à force on va finir par creuser dans le contenu académique directement. Ca permet de donner envie et de montrer aux gens que 1/ le contenu existe, 2/ il est accessible et le spectateur lambda de la vidéo est « pas plus con qu’un autre » et est capable de lire des ouvrages de référence.

« Notre boulot c’est de faire découvrir et de donner confiance, de montrer, ‘ouais, vous pouvez aller plus loin !' »

Le mauvais exemple : Franck Ferrand et Lorànt Deutsch

Ils sont hostiles à l’université moderne et préfèrent citer des références hyper datées qui leur donnent raison. Histony avait jusqu’à récemment un peu plus d’indulgence envers Stéphane Bern, mais récemment, il a complètement falsifié des sources et eu une réponse de type « ouin ouin vous êtes ingrats » digne des deux autres tocards.

Les signes pour reconnaître une très mauvaise vulgarisation :

  • Elle se refuse à parler d’historiographie, c’est-à-dire de prendre le temps de détailler sur quoi les historien·nes ne sont pas d’accord
  • Elle ne cite pas les sources et les expert·es
  • Elle se présente comme experte au lieu de se présenter comme une introduction menant vers des spécialistes
  • Bonus : elle se retrouve donc souvent à faire du plagiat

Les ressorts politiques de l’affaire

Le mythe des historiens déconstructeurs hyper-spécialisés, c’est le plus souvent très à droite pour deux raisons.

D’abord, il y a une longue tradition d’anti-intellectualisme à l’extrême-droite depuis l’affaire Dreyfus. (source liée par Alex, pas par Histony ; la source parle aussi de l’anti-intellectualisme d’extrême-gauche, qui n’est pas le sujet là tout de suite, mais j’essaie de faire preuve d’honnêteté intellectuelle là !).

Ensuite, la recherche historique nuit au projet « de droite ». Par définition, pour être conservateur ou réactionnaire, on a besoin d’un passé « idéal » et d’un beau roman national, alors que le travail des historiens c’est de montrer que rien n’est monolithique et de ne pas fantasmer l’histoire. La gauche tend plutôt à s’appuyer sur des « lendemains qui chantent », et a donc moins besoin de se référer au passé puisqu’il s’agit justement de ne pas faire la même chose !

Quelques notes générales d’Alex

  • L’article écrit de Histony sur le même sujet n’est pas une transcription : il inclut quelques infos supplémentaires et en laisse d’autres de côté.
  • André Loez est cité plein de fois sur ses remarques, notamment sur Twitter. Je suis assez curieux de savoir ce qu’il fait !
❤️

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  1. @alexture J’aime beaucoup le travail d’Histony, surtout sur cet aspect méthodo auquel je ne réfléchissais pas autant avant! Et je ne peux que recommander le podcast Paroles d’Histoire qu’anime André Loez, et les lives/vidéos de Ca coule de sources animés par Catherine Rideau-Kikuchi et Quentin Verreycken, qui en interviewant des historiens sur leurs sujets très spécifiques (voire une source en particulier) font une bonne illustration de l’effet « chevalier-paysan du lac de Paladru » évoqué par Histony ^^