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L’obsession fasciste pour l’Antiquité gréco-romaine

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Pourquoi l’Antiquité est-elle fantasmée par les fascistes ?

Publié le : 2022-08-26
Mis à jour le : 2022-08-30 (retrait d’un paragraphe erroné sur Frank Miller)

De tout temps les Hommes fascistes ont été obsédés par l’Antiquité gréco-romaine.

Cette idée d’article me vient d’une discussion sur le serveur Discord de Planète Diversité : j’en profite pour recommander ce site, repli de super conseils de lecture!
Au fil d’une conversation sur le « trauma porn » dans les romans historiques, j’ai glissé que l’Antiquité grecque était une époque fantasmée par l’extrême-droite. Mes interlocuteur·ices m’ont demandé de leur en dire un peu plus sur le sujet, et avant de me lancer dans un monologue interminable, je me suis dit que tant qu’à faire, autant écrire un article dessus.

Un peu (beaucoup) d’histoire

L’Antiquité manipulée dès le siècle des Lumières

Rome antique et Révolution française

L’Antiquité commence à être brandie dans tous les sens par les politiques à l’époque des Lumières. Montesquieu, notamment, s’intéresse au concept de Res Publica et écrit des essais sur la décadence romaine. Diderot et Voltaire, quant à eux, étudient la figure de Spartacus, qui devient l’icône de la rébellion contre l’oppresseur.

Parmi les réformes de la Rome antique, deux en particulier nourrissent tous les espoirs à venir, aujourd’hui pour la Révolution française, bientôt pour les fascistes de tout poil :

  • L’égalité au mépris de la richesse ;
  • La formation de la jeunesse et son contrôle par l’État pour aboutir à la création d’un être humain supérieur.

Ces deux concepts sont essentiels lors de la Révolution, qui utilise le premier pour remettre en cause l’aristocratie et le second pour son idéal de l’honnête homme, issu du concept de vertu chez Aristote, qui glorifiait le “juste milieu”. D’autres points saillants sont à remarquer, par exemple la glorification d’une Rome païenne par opposition à l’Église qu’on tente d’abolir.

L’Histoire étant ce qu’elle est, dès que les monarchistes pourront s’emparer de l’Antiquité à leurs propres fins, ce sera le cas : Bonaparte, consul d’après le modèle de Rome, s’inspire ouvertement de César, notamment avec l’établissement du Sénat et du Code civil. Il finance de grandes entreprises de recherche archéologique, notamment à Pompéi et pour tenter de localiser Alésia. Ces recherches n’ont rien de fortuit. Elles servent à ancrer l’Antiquité dans la politique française et à montrer une glorieuse lignée du régime autoritaire, dépassant l’image peu glorieuse d’un rétablissement de l’Ancien régime.

J’ai tenu toute une section sans parler de racistes

Et vu le thème de cet article, je mérite une médaille.

Et maintenant, parlons de RACISTES. Pour ça, on va s’offrir un petit dépaysement et sortir d’Europe pour rejoindre nos copains les Américains, et plus spécifiquement nos pas-trop-copains esclavagistes des États sudistes. Vous savez, ceux qui donnent des noms antiques à leurs esclaves pour se sentir moins merdeux.

Nous sommes donc au Sud de l’Amérique du Nord, où John Calhoun, vice-président des États-Unis, explique qu’il ne croira à l’humanité des Noirs que quand il en trouvera un qui sache s’exprimer en grec ancien. (Ce qui aurait, selon la rumeur, encouragé Alexander Crummell à s’inscrire à Cambridge juste pour l’emmerder.)

En 1833, quelqu’un, sous le pseudonyme de Pline (comme l’auteur antique, donc), écrit une série d’articles dans le Charleston Mercury. Il explique que l’esclavage du Sud est paternaliste et finalement beaucoup plus gentil que la violence capitaliste et industrielle des États du Nord. Les articles mobilisent l’image d’un maître cultivé et gentil, qui défend l’humanité de ses esclaves, comme le veulent les représentations anciennes (toujours pas). Partant de là, il est facile d’accuser le Nord de vouloir détruire ce mode de vie méditerranéen et confortable basé sur l’agriculture et l’esclavage. Et là attention, étirez-vous bien parce qu’on va aller chercher très loin.

La conclusion des États du Sud, c’est qu’ils sont la Grèce antique, douce, méditerranéenne, tranquille et poétique, qui est en train de se faire envahir par l’Empire romain nouveau et industrialisé et tyrannique. Euh pardon, par les Yankees. C’est la théorie principale de Basile Gildersleeve, qui a un nom à la con et des idées encore pire et publie notamment les ouvrages The Creed of the old South et A Southerner in the Peloponnesian War. Ces deux livres partent d’un postulat simple : si le Sud perd la guerre de Sécession et/ou se laisse envahir par le Nord, ce sont les Sudistes blancs qui seront mis en esclavage par le Nord, qui s’appuiera sur les affranchis (noirs, donc) pour asseoir leur domination. Et attention, cette fois, ça sera de l’esclavage pas sympa du tout, rien à voir avec le gentil esclavage et les jolies fleurs du Sud, attention.

Et tant qu’à reprendre cette idée de Grèce antique supérieure et esclavagiste, les pays confédérés décident d’y mettre le paquet. En témoigne cette très sobre et humble réplique à l’identique du Parthénon installée à Nashville. (C’est d’autant plus rigolo (et par rigolo je veux dire pas rigolo du tout) qu’on est à une époque où les Italiens et les Grecs ne sont pas considérés comme Blancs aux États-Unis.)


Source: Commons

Comme toujours, l’Antiquité, on lui fait dire un peu ce qu’on veut. Pendant que le Sud prépare tout son argumentaire sur la Grèce et explique que les vrais barbares, ce sont les gens du Nord, la figure de Spartacus est à nouveau mobilisée, cette fois par les abolitionnistes pour présenter la révolte de [[Toussaint Louverture]] à Haïti.

Pendant ce temps, les fascistes

L’Action française et Rome éternelle

Revenons à la maison (cocorico !), où Charles Maurras, fondateur de l’Action française entre autres, râle sur les Romains. Forcément : après avoir servi aux Révolutionnaires, puis à l’Empire, l’Antiquité romaine est revenue à gauche tandis que la grecque est reprise par les antisémites. (Littéralement : on parle d’un homme qui affirme que Rome a fini par tomber parce qu’elle a « laissé s’épandre la lèpre sémite » du christianisme, gros programme.) Pour Maurras, donc, les Romains ne sont que décadence et imitations serviles des Grecs, qui, eux, sont respectables et parfaits et mesurés.

Sauf que ça, c’est en 1896, quand il rentre des Jeux olympiques à Athènes. Parce que dans les dix ans qui suivent, les choses changent très vite : les antidreyfusards (encore un joli mot pour dire antisémites) se rallient derrière Rome comme patrie éternelle à protéger, comme la France. Clémenceau en arrive au point de renier les références à Rome, qui glissent à toute vitesse de la gauche à l’extrême-droite. Et en 1905, c’est Maurras lui-même qui explique que Rome est une patrie de fiers administrateurs très doués.

Cette théorie de la continuité entre l’Antiquité et les royaumes francs du Moyen Âge a trois intérêts pour l’extrême-droite française :

  1. Elle défend l’importance d’un socle historique latin/romain, qui est au coeur des institutions françaises (d’après les racistes) ;
  2. Elle gomme habilement toute influence franque, et ça tombe bien parce que les nationalistes et les Allemands ne sont pas franchement potes à ce moment-là ;
  3. Elle donne une image harmonieuse et élégante des origines de la France, et quand on est fasciste, on aime bien être harmonieux et élégant.

Un petit point Fascisme avant de continuer

Parlons du vrai fascisme, l’archétype fondateur du fascisme, le concept éternel de fascisme, même, qu’on décline ensuite selon les lieux et les époques : l’Ur-fascisme, théorisé dans l’essai du même nom par Umberto Eco. Eco identifie 14 caractéristiques éternelles du fascisme, et on va se contenter des deux premières (résumées chez Les Nouveaux Dissidents) :

  1. La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. (…) Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur.
  2. Le conservatisme implique le rejet du modernisme. Le rejet du monde moderne se dissimule sous un refus du mode de vie capitaliste, mais il a principalement consisté en un rejet de l’esprit de 1789 (et de 1776, bien évidemment). La Renaissance, l’Âge de Raison sonnent le début de la dépravation moderne.

C’est bon ? Vous l’avez ?

Allez, on y retourne.

Les fascistes à la plage

(ahou, cha cha cha.)

Alors. Les Italiens. Enfin les Italiens fascistes parce que bien sûr il y a plein d’Italiens qui n’étaient pas fascistes. Je sais ça parce qu’un mec m’a traité une fois de fasciste (je lui demandais d’arrêter de faire des blagues sexistes alors que son grand-père, qui n’était pas fasciste donc, s’était battu contre la censure). Les Italiens fascistes, précise-je donc.

Benito Mussolini, le fasciste en chef de l’Italie dans les années 1930, était fan de la Rome antique, au moins d’en faire le thème d’à peu près tout ce qu’il faisait. Après tout, il fallait bien s’enthousiasmer du Nouvel Empire italien, quitte à convoquer des auteurs antiques qui n’avaient rien demandé et à décider que la formule « Carthago delenda est » (il faut détruire Carthage) était clairement une maxime raciste et pas du tout un propos relativement normal dans le cadre d’une guerre contre Carthage.

Si Mussolini n’est pas particulièrement antisémite à ses débuts (avant les camps de concentration et l’alliance avec les Nazis, quoi), on peut toujours compter sur la presse nationale et notamment sur La Difesa della Razza (litt. La défense de la race) pour corriger le tir et s’assurer que ces propos seront bien assez orduriers. Deux articles sur les Juifs dans l’Empire romain sortent en 1939, présentant les moments de conflits entre les Juifs et les autorités romaines et une analyse de textes théologiques, notamment de De Superstitione de Sénèque, où ce dernier écrit pépère à propos des Juifs que « la coutume de cette race scélérate a tellement prévalu que déjà presque toute la terre la reçoit. Les vaincus font la loi aux vainqueurs ». Pour les fascistes italiens, la conclusion est évidente : si les Juifs étaient ennemis de Rome, l’Empire historique, alors ils sont naturellement ennemis de Rome, la capitale moderne.

Mussolini mobilise des symboles de la Rome antique, notamment le SPQR (Senatus Populusque Romanus), qui apparaît sur les pièces de l’Empire romain (mais pas de la république) et décore tout Rome sous la dictature fasciste.

Les fascistes font du ski


Source

Les nazis ne sont pas en reste alors qu’Hitler, bien loin de ses premiers coups d’éclat bavarois, se hisse lui aussi au pouvoir. Du côté des nazis allemands, ce ne sont pas les Romains qui font battre les cœurs, mais la Grèce antique, et plus spécifiquement Sparte. (C’est aussi, bien entendu, le mythe de l’Aryen indo-européen, qui s’illustre entre autres par le vol de la svastiska, mais je n’en parlerai pas dans cet article, parce que c’est très bien documenté ailleurs et que mon sujet est déjà bien assez vaste comme ça.)

Je parlerai plus tard, dans la section sur le film 300, des mythes qui entourent Sparte à la fois chez les Nazis d’Allemagne des années 1930 et chez ceux des États-Unis aujourd’hui ; pour l’instant, concentrons-nous sur ce qui fait rêver le Führer.

Dans la revue Volk und Rasse, en 1939, un article affirme que les Grecs de Laconie (la région de Sparte, donc) sont des migrants nordiques qui ont su conserver leur pureté en ne se mélangeant pas aux races inférieures, contrairement à Athènes, par exemple. Le fait de tuer les bébés malformés à la naissance joue également un rôle dans cet eugénisme loué par les Nazis. De même l’année suivante, quand un officier supérieur des Jeunesses hitlériennes publie le livre Sparte. La lutte pour la vie d’une race nordique de chefs : difficile de faire plus clair. Et ça se tient : l’éducation des jeunes garçons à Sparte, basée notamment sur la violence physique, psychologique et sexuelle (mais ça, on n’aime pas trop s’en souvenir chez les fascistes), consiste à former l’homme non seulement pour lui-même mais surtout pour son État. Seule la collectivité compte chez les Homoioi spartiates, comme chez les SS bien plus tard. Ce que les partisans de l’ethno-nationalisme « à la Spartiate » oublient, c’est peut-être plutôt que l’eugénisme et la xénophobie ont précipité la chute démographique puis politique de Sparte.

Pendant ce temps, Goering explique à la Wehrmacht en 1943, après l’écrasante défaite de Stalingrad, que la défaite de Léonidas est « l’exemple même de l’accomplissement militaire ». On se réconforte comme on peut.

Un article de moi sans mentionner les Jeux olympiques ? Vous n’y pensez pas !

Et plus généralement, parlons architecture. Les fascistes italiens ont décidé qu’ils sont la nouvelle Rome, les Allemands se voient en nouvelle Sparte, l’architecture suit leurs ambitions avec une forte popularité du néo-classicisme.

Deux exemples marquants en Italie en sont le forum Mussolini et son Stadio dei Marmi (stade des marbres). Marcello Piacentini définit le style architectural de l’État italien fasciste en 1932, et il y mélange le modernisme et le classicisme, arrivant à ce genre de résultats.


Source

Ce stade sera réutilisé pour les Jeux olympiques de Rome en 1960, mais quand je vous dis que je veux parler de Jeux olympiques, je ne parle pas de ça : revenons chez les Allemands et aux Jeux olympiques d’été de 1936 à Berlin.

Dans l’idéologie nazie, on l’aura compris, le Grec de l’Antiquité et l’Aryen font partie de la même famille raciale (comme chacun sait, les Grecs sont d’ascendance nordique germanique, c’est les scientifiques nazis qui le disent). Theodor Lewald, le président du comité d’organisation des Jeux, évoque donc régulièrement le fait que les Jeux de 1936 descendent en droite lignée des Jeux olympiques de la Grèce antique. L’architecture des Jeux ne suit pas du tout ces discours, avec pour seule exception le Waldbühne (qui porte à l’époque le nom d’un antisémite professionnel) qui est bien calqué sur la tradition antique… germanique. Caramba, encore raté !


Source

Ah, et vous vous souvenez quand j’ai parlé de Napoléon en disant qu’il finançait l’archéologie pour légitimer son empire romain nouvelle génération ? La veille de l’ouverture des Jeux de 1936, Hitler annonce la reprise des fouilles à Olympie. Qu’on parle de l’architecture des Jeux ou de ce soudain intérêt pour l’art, la Grèce antique est maniée comme un symbole, et déformée pour servir les intérêts des Nazis.

Les jolies colonies de RACISTES

Après la Seconde Guerre mondiale, pendant les guerres de décolonisation, la référence à l’Empire romain vient au secours de la sauvegarde de l’Empire colonial. Je vous conseille ce très bon article sur le sujet. (Je pensais que j’avais fini l’article et en relisant j’ai vu un TODO qui m’a plongé dans un profond désespoir, désolé, j’ai pas la foi d’écrire ce paragraphe. En plus, j’y connais pas grand-chose, donc vraiment, lisez l’article et pardonnez-moi.)

Le mythe brandi par les fascistes au XXIe siècle

Tout est de ta faute, Zack Snyder

Avant de commencer, un petit point Sparte

Sparte a été extrêmement idéalisée, pour des raisons mystérieuses, alors qu’il s’agissait juste d’une grande ville avec une bonne armée. Euripide écrit des Spartes dans Andromaque : « Si les Spartiates n’avaient la réputation de la lance et la pratique du combat, pour le reste, sachez-le, vous ne seriez supérieurs à personne (v. 724-726). »

On identifie trois causes principales de cette idéalisation :

  1. Le manque de témoignages directs : les Spartiates aimaient le secret et étaient peu ouverts aux étrangers, résultat, on raconte ce qu’on veut sur eux, il n’y a personne pour corriger. (Accessoirement, ils sont tous morts.)
  2. On a voulu expliquer les surprenants succès militaires puis leurs défaites par leur structure politique.
  3. Leur système est un contre-modèle facile à citer pour les philosophes athéniens, notamment socratiques, à qui la démocratie locale ne plaît pas. (Dans le brouillon de cet article, j’avais écrit « contre-modèle pour les ragix », et je trouverais dommage que ce résumé ne trouve pas sa place dans l’article rédigé.)

Et quand on creuse un peu plus, on trouve assez vite des côtés un peu moins reluisants, par exemple au hasard l’assassinat des enfants handicapés ou la formation des enfants-soldats, qui servent au passage d’esclaves sexuels dès douze ans. Et surtout, le fait que c’est la cité grecque qui ait de très très loin le plus reposé sur l’esclavage.

Trêve de parenthèses, revenons-en à Zack Snyder

Parlons du film 300. (Je suis désolé pour ce que je vous fais subir.)


(Le méchant du film n’est pas du tout queer-codé ok ?)

Dans le film 300, les esclaves n’existent pas. Les hommes libres et beaux et blancs et musclés, sous le commandement du fier et beau Léonidas, se battent pour conserver leur liberté contre les méchants Perses bronzés. Le fait que plus de deux-tiers de la population soit réduit en esclavage, permettant l’entraînement de ces fiers soldats, ne semble pas très pertinent dans l’histoire. Bon.

Si les Spartiates sont connus pendant l’Antiquité pour l’homosexualité très répandue dans leurs rangs, Zack Snyder veut donner une meilleure image à son public. Il n’hésite donc pas à écrire un Léonidas qui se moque des Athéniens, ces « boy lovers ». Parce que bon, pourquoi pas.

L’alt-right américaine et Sparte

Quand les Perses exigent de Léonidas que son peuple se rende et lui donne toutes leurs armes, il répond Molon Labe (venez donc les prendre) ; ce cri de ralliement est utilisé encore aujourd’hui dans des manifestations d’extrême-droite et notamment au sein de la National Rifle Association aux États-Unis. Si les références à Sparte se multiplient depuis la sortie du navet associé, celles au monde antique n’ont rien de nouveau, on le sait maintenant ; voyons maintenant comment elles s’appliquent aux fascistes états-uniens d’aujourd’hui.

L’extrême-droite américaine, qui aime bien se qualifier d’alt-right pour ne pas passer pour extrémiste, montre un fort intérêt pour les études classiques. Pour ces personnes, les textes anciens sont la preuve de la supériorité intellectuelle des hommes blancs, ces grands auteurs de l’époque.

On peut voir ça dans leur façon de parler (le néonazi Richard Spencer rêvait en 2013 d’une ethno-nation blanche sur le continent américain qui serait « une reconstitution de l’Empire romain »), dans leur identification personnelle (avant d’être banni de Twitter, Milo Yiannopoulos utilisait le @nero, Néron, donc, tandis que le Youtubeur d’extrême-droite Sargon of Akkad s’inspire du chef de guerre mésopotamien du même nom), dans leurs mots de passe (il fut une époque où Steve Bannon utilisait Sparta. comme mot de passe pour son ordi), dans leurs livres (je ne mets pas de lien vers Thirty Seven de Quintus Curtius, mais l’esprit y est), et le violeur professionnel Roosh V explique, convaincu que les Social Justice Warriors veulent la peau des philosophes (traduction par mes soins) :

Même si Aristote, Sénèque, Marc Aurèle, Thomas d’Aquin ou Henry David Thoreau avaient une sagesse essentielle, qui continue à aider des millions de personnes dans leur vie moderne, les informations tirées de leur travail n’ont plus aucune valeur, parce qu’ils étaient des hommes blancs. Puisque les hommes blancs ont été l’avant-garde du progrès de l’humanité depuis plusieurs siècles, surtout après le déclin des empires égyptien, perse, mongol et ottoman, cela supprime la majorité des connaissances morales qu’on peut utiliser pour déterminer le vrai du faux. Les SJW inventent leur propre code moral, mais il est souvent basé sur ce qui leur déplaît à un moment donné. Il ne leur sert pas de guide pendant plus d’un ou deux mois, suggérant que leur code de conduite ferait mieux d’être rédigé au crayon.

Contrairement aux philosophes grecs, dont les enseignements sont immuables et dont on n’oublie jamais ce qui ne nous arrange pas, donc.

Le 6 janvier 2022, la tentative de coup d’État par l’extrême-droite américaine s’est également inspirée de l’esthétique de l’Antiquité. De nombreuses personnes portaient entre autres le casque grec qu’elles avaient probablement pensé spartiate. Le drapeau « Molon Labe » était lui aussi visible un peu partout, ainsi que sa traduction anglaise « Come and take it ».


Le sénateur Ted Cruz, une heure avant la tentative de coup d’État.

En France

Un papa, une maman, douze divinités incestueuses…

L’extrême-droite française aimant importer les concepts haineux des États-Unis, en 2013, avec la « manif pour tous » qui visait à empêcher les gens de se marier librement, on a vu plusieurs collectifs féminins autoproclamés « féministes », c’est-à-dire estimant que les hommes non blancs sont tous des criminels. Les Antigones et les Caryatides, par exemple, sont deux associations de ce type : elles ont décidé de reprendre l’image d’une Antiquité européenne blanche et conservatrice.

Rome, notamment, est présentée par ce genre d’associations comme la puissance qui a civilisé les Gaulois arriérés, et comme le premier empire chrétien. Dans ce contexte, quoi de plus normal que de penser que les Romains seraient contre le multiculturalisme et le respect des genres et orientations sexuelles ? (Si votre premier réflexe est « à peu près n’importe quoi d’autre serait plus normal », bravo, vous avez suivi les sections précédentes !)

…et la gaule pour les Gaulois

Avant de devenir le premier président de la cinquième République à être condamné à de la prison ferme, Nicolas Sarkozy avait lancé tout un débat sur « l’identité française ». L’identité nationale, c’était surtout une façon de remettre en cause la nationalité française : ce n’est pas parce qu’on a un passeport français qu’on est un·e vrai·e Français·e, voyons. Il faut aussi partager une culture, un patrimoine, une couleur de peau et une attitude qui remplissent les critères. Et puis aussi un bon vin, une bonne viande, un bon fro…. ah non pardon, ça c’est Fabien Roussel, je confonds parfois.

Dès que vous devenez Français, vos ancêtres sont Gaulois.
Nicolas Sarkozy, 2016

Avec cette charmante phrase proposée quelques années plus tard, le message est clair : pour être une vraie personne vraiment française, il faut que ce soit rétroactif. L’assimilation ? Truc de losers. Nous, on veut l’assimilation sur dix-huit générations, sinon ça compte pas. Cocorico ! (Sans parler du fait que « nos ancêtres les Gaulois » n’ont pas vraiment existé. Même le Figaro le dit.)

Quelques considérations intellectuelles

Intellectuelles de haut vol, même. Piou piou.

Alors déjà c’est même pas vrai.

Et maintenant, une question se pose : les fascistes ont-ils raison ?

Je déconne. La question, c’est : en quoi les fascistes racontent-ils encore des conneries ?

À Rome, si les esclaves existent, il n’est pas possible de les distinguer physiquement des citoyens, malgré l’image d’un racisme antique lié à la condition d’esclave. Les esclaves peuvent en effet être étrangers, mais pas forcément d’une ethnie différente ; de même, on peut tomber en esclavage dans une ville dont on était auparavant citoyen. Les étrangers sont bien une « catégorie », mais les relations avec les étrangers ne sont pas forcément des relations de rejet ou de soumission.

Quant aux penseurs grecs et latins, non, il ne s’agissait pas (que) de vieux hommes blancs. Désolé, Roosh V. Lucien de Samosate est un exemple connu de philosophe de la péninsule arabique et dont le travail a souvent été sous-estimé par les classicistes. La Syrie en général était d’ailleurs particulièrement riche dans le domaine. Mais quand on tombe sur un philosophe syrien, soit on se l’approprie comme Blanc, soit on le décrit comme « oriental » ou « sémite » et on l’éloigne de l’Antiquité « qui compte ». On suppose, par défaut, que les philosophes romains et grecs étaient blancs, à la rigueur bronzés et « méditerranéens ». L’Empire romain avait pourtant de nombreux citoyens et sujets d’Afrique du Nord et Subsaharienne et d’Asie du Sud, ce qui rend l’hypothèse plus que hasardeuse.

Les paniques morales c’est pas super

Comme d’habitude, les spécialistes voient la fétichisation des fascistes d’un œil effaré. On se retrouve donc avec des paniques morales à la con et des journaux qui préfèrent nous dire « ouin ouin les méchants woke veulent supprimer les études classiques » plutôt que « eh, ça serait cool d’étuder l’Antiquité en faisant attention à notre biais qu’on a clairement documenté depuis plus d’un siècle » .

La panique morale fabriquée autour de réflexions pourtant intéressantes cause deux problèmes majeurs. Le premier, c’est que les personnes en mesure de mener ces réflexions quittent le domaine face à ce retour de bâton, et que le champ de recherches tend donc vers une confirmation des biais observés. Le second, c’est que ça facilite la possibilité pour des gouvernements plus ou moins autoritaires de supprimer les subventions des facultés de lettres et de sciences humaines et sociales. Une excuse de plus pour arrêter de financer ce qui ne se met pas au service du marché, ce qui préfère enquêter sur les autoritarismes et réintégrer la mémoire dans les connaissances communes.

Trois trucs qui m’embêtent

Voici trois conséquences qui m’attristent dans l’appropriation des symboles de l’antiquité grecque et romaine par l’extrême-droite et les groupes fascistes :

  • Utilisation d’un symbole partagé pour regrouper les groupes fascisants ;
  • Détournement de ces symboles à des fins de dogwhistling, ou appel du pied difficile à identifier clairement comme du propos haineux ;
  • Dépossession des personnes qui auraient des choses intéressantes à dire sur l’Antiquité grecque et romaine, en particulier dans le domaine académique.

Conclusion

En conclusion, j’aime beaucoup m’informer sur l’Antiquité et j’aime pas trop trop les fachos.

Merci d’avoir lu cet article et bonne journée !

Vous pouvez me trouver sur Twitter à @lexsirac. Merci à Avigdor & Toysovore pour leur relecture.

(Note : Je ne ferai pas un article du genre sur le vol des symboles celtes, des Vikings, des croisades, etc. Pourtant, il y a beaucoup à dire sur ça aussi. Si vous voyez passer des ressources dessus, ça m’intéresse !)

Bibliographie

[1] « This. Isn’t. Sparta. », A Collection of Unmitigated Pedantry. https://acoup.blog/category/collections/this-isnt-sparta/ (consulté le 23 juin 2022).

[2] « Greco-Roman Antiquity, the Basis of White Identity ». https://pharos.vassarspaces.net/2021/06/04/richard-spencer-who-we-are-white-identity-greco-roman-antiquity/ (consulté le 23 juin 2022).

[3] « Capitol Terrorists Take Inspiration from Ancient World ». https://pharos.vassarspaces.net/2021/01/14/capitol-terrorists-take-inspiration-from-ancient-world/ (consulté le 23 juin 2022).

[4] « An All-White Dating Service and the Ancient World ». https://pharos.vassarspaces.net/2022/02/14/white-date-trad-wives-white-genocide/ (consulté le 23 juin 2022).

[5] D. Zuckerberg, Not all dead white men: classics and misogyny in the digital age. Cambridge, Massachusetts: Harvard University Press, 2018.

[6] P. Jockey, Le mythe de la Grèce blanche: histoire d’un rêve occidental. Paris: Belin, 2015.

[7] J.-P. Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens? le mythe d’origine de l’Occident. Paris: Éditions du Seuil, 2014.

[8] J. Chapoutot, « Le nazisme et l’Antiquité », Presses universitaires de France, Paris, 2012.

[9] A. Burguière, « Le mythe des indo-européens ou l’obstination dans l’erreur », Mediapart. https://blogs.mediapart.fr/andre-burguiere/blog/231114/le-mythe-des-indo-europeens-ou-l-obstination-dans-l-erreur (consulté le 23 juin 2022).

[10] S. E. Bond, « This Is Not Sparta », Medium, 7 mai 2018. https://eidolon.pub/this-is-not-sparta-392a9ccddf26 (consulté le 23 juin 2022).

[11] « Onomasticon of Classical Pseudonyms and Avatars ». https://pharos.vassarspaces.net/onomasticon-of-classical-pseudonyms-and-avatars/ (consulté le 23 juin 2022).

[12] « How Classics Made its Way into the “Freedom Convoy” ». https://pharos.vassarspaces.net/2022/04/15/classics-ottowa-freedom-convoy-leaked-donors/ (consulté le 23 juin 2022).

[13] « Fascist Misuse and Abuse of Classical Art », TheCollector, 13 février 2022. https://www.thecollector.com/fascism-of-classical-art/ (consulté le 27 juin 2022).

[14] « Les nazis et le pillage des civilisations passées », Le Cours de l’histoire, France Culture, 5 septembre 2019. Consulté le: 22 août 2022. [En ligne]. Disponible sur: https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/les-nazis-et-le-pillage-des-civilisations-passees-9378825

[15] « 300, la bataille des Thermopyles, Hollywood et le choc des civilisations », Le Monde diplomatique, 26 mars 2007. https://blog.mondediplo.net/2007-03-26-300-la-bataille-des-Thermopyles-Hollywood-et-le (consulté le 23 juin 2022).

[16] D. Zuckerberg, « How to Be a Good Classicist Under a Bad Emperor », Medium, 13 novembre 2017. https://eidolon.pub/how-to-be-a-good-classicist-under-a-bad-emperor-6b848df6e54a (consulté le 23 juin 2022).

[17] D. Trabulsi et J. Antonio, « 8. Liberté, Égalité, Antiquité : la Révolution française et le monde classique », Collection de l’Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, vol. 1135, no 1, p. 207‑248, 2009.

[18] F. Ruzé, « L’Utopie spartiate », Kentron. Revue pluridisciplinaire du monde antique, no 26, Art. no 26, déc. 2010, doi: 10.4000/kentron.1313.

[19] E. B. Rugemer, « The Southern Response to British Abolitionism: The Maturation of Proslavery Apologetics », The Journal of Southern History, vol. 70, no 2, p. 221, mai 2004, doi: 10.2307/27648398.

[20] B. Mrozek, « Sous une fausse bannière. Comment l’extrême droite adopte des symboles antiquisants de la culture-pop dont l’histoire a pourtant tout pour lui déplaire », Antiquipop | L’Antiquité dans la culture populaire contemporaine. https://antiquipop.hypotheses.org/3596 (consulté le 23 juin 2022).

[21] E. A. Miles, « The Old South and the Classical World », The North Carolina Historical Review, vol. 48, no 3, p. 258‑275, 1971.

[22] A. S. McDaniel, « Were the Ancient Greeks and Romans White? », Tales of Times Forgotten, 30 septembre 2020. https://talesoftimesforgotten.com/2020/09/30/were-the-ancient-greeks-and-romans-white/ (consulté le 27 juin 2022).

[23] S. Marquardt, « The Nashville Parthenon Glorifies Ancient Greece — and the Confederacy », Medium, 15 septembre 2018. https://eidolon.pub/the-heirs-of-athens-of-the-south-a8b730b84de3 (consulté le 23 juin 2022).

[24] Mad Blender, Fascism: The Decay of Capitalism, (2020). Consulté le: 23 juin 2022. [En ligne Vidéo]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=7fQ57NBEUM4

[25] M. Labussière, « Le féminisme comme « héritage à dépasser » : Les Antigones, un militantisme féminin à la frontière de l’espace de la cause des femmes. », Genre, sexualité & société, no 18, Art. no 18, déc. 2017, doi: 10.4000/gss.4087.

[26] A. Gonzales, « Culture classique et esclavage face à la modernité de l’abolition. ; À propos de Edith Hall, Richard Alston and Justine McConnell (edd.), Ancient slavery and abolition: from Hobbes to Hollywood », dha, vol. 38, no 2, p. 87‑122, 2012, doi: 10.3406/dha.2012.3442.

[27] J. Goldstein, « Alt-Right Gathering Exults in Trump Election With Nazi-Era Salute », The New York Times, 21 novembre 2016. Consulté le: 23 juin 2022. [En ligne]. Disponible sur: https://www.nytimes.com/2016/11/21/us/alt-right-salutes-donald-trump.html

[28] P. Foro, « Racisme fasciste et antiquité. L’exemple de la revue La Difesa della Razza (1938-1943) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 78, no 2, p. 121‑131, 2003, doi: 10.3917/ving.078.0121.

[29] U. Eco, « Ur-Fascism », The New York Review of Books, 22 1995. Consulté le: 22 juin 2022. [En ligne]. Disponible sur: https://web.archive.org/web/20170131155837/http://www.nybooks.com/articles/1995/06/22/ur-fascism/

[30] B. Devereaux, « Collections: The Fremen Mirage, Part I: War at the Dawn of Civilization », A Collection of Unmitigated Pedantry, 17 janvier 2020. https://acoup.blog/2020/01/17/collections-the-fremen-mirage-part-i-war-at-the-dawn-of-civilization/ (consulté le 23 juin 2022).

[31] M.-X. Catto, « Penser et définir l’esclavage », crdf, no 10, p. 11‑17, nov. 2012, doi: 10.4000/crdf.5221.

[32] S. E. Bond, « The Misuse of an Ancient Roman Acronym by White Nationalist Groups », Hyperallergic, 30 août 2018. http://hyperallergic.com/457510/the-misuse-of-an-ancient-roman-acronym-by-white-nationalist-groups/ (consulté le 23 juin 2022).

[33] D. Bolz, « Chapitre V. Une architecture de l’apparence : l’Antiquité réinventée », in Les arènes totalitaires : Hitler, Mussolini et les jeux du stade, Paris: CNRS Éditions, 2016, p. 225‑249. Consulté le: 23 juin 2022. [En ligne]. Disponible sur: http://books.openedition.org/editionscnrs/5584

[34] Big Joel, 300, Fascism, and The Angry Men of Twitter, (30 juin 2022). Consulté le: 12 juillet 2022. [En ligne Vidéo]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=hEMqTPUWXqw

[35] G. Bernard, « Roma aeterna : l’Antiquité romaine et l’extrême droite française », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, no 135, Art. no 135, juin 2017, doi: 10.4000/chrhc.5947.

[36] I. Babou, B. Brulon Soares, H. du Plessis, J. Le Marec, C. Marimoutou, et C. Noûs, « Protéger les Lettres et les Sciences humaines et sociales “critiques” », Communication & langages, vol. 204, no 2, p. 31‑42, 2020, doi: 10.3917/comla1.204.0031.

[37] N. Andrade, « Voices In The Margins », Medium, 25 juin 2019. https://eidolon.pub/voices-in-the-margins-5f93acc0df6f (consulté le 23 juin 2022).

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