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Plans de table à Washington, l’Enfer sur Terre

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Cet article est une traduction de celui-ci. 

Vous arrivez à un grand dîner et récupérez la petite enveloppe qui déterminera votre destin pour la soirée : votre chaise. Avez-vous obtenu une place très demandée à la meilleure table ? Ou vous a-t-on relégué en « Sibérie », dans un siège au fond de la pièce ? Dans une ville comme Washington, où rien n’est plus important que le statut social, le pouvoir est évident au moment de s’asseoir pour le dîner.
« Le plan de table est sûrement la chose la plus importante d’un gala ou d’un repas mondain », explique Lucky Rossevelt, chef du protocole de la famille Reagan. « Il détermine si les invités vont passer un bon moment. »

 

L’attribution de la place d’honneur à toutes les soirées de Washington est un sujet extrêmement important, et compliqué par les titres, la tradition et des ego sans limites. Roosevelt, qui a présidé le dîner d’ouverture annuel de l’Opéra National de Washington en octobre, a passé des semaines à travailler avec les employés du Centre Kennedy pour placer les invités à la table qui leur convient. Mais quelques personnes ont tout de même échangé leurs sièges au dîner, ce qui constitue une impolitesse énorme. « Il est tout à fait intolérable d’échanger sa place », insiste-t-elle.
Ceci n’arrête jamais la femme d’un sénateur (que les hôtesses reconnaîtront, mais dont nous ne pouvons bien sûr pas publier le nom) qui appelait avant chaque dîner pour exiger d’être assise à côté de l’invité d’honneur. La plupart du temps, elle avait ce qu’elle voulait, mais pas toujours. Maintenant, elle se promène dans la salle jusqu’à trouver le carton à son nom, et le déplace à un meilleur endroit. Et, d’après les organisateurs qui l’ont vu faire, elle s’en sort toujours parce que… eh bien, on ne peut pas lui dire de se lever et de partir.
« Le protocole de tout dîner tourne autour de l’hôte et de l’hôtesse. La personne qu’ils estiment le plus s’asseoit à côté d’eux », explique Lea Berman, qui était secrétaire sociale de la Maison Blanche au temps de George W. Bush. « C’est une grande faveur, et croyez-moi, pas une personne ne passe à côté. Je connais des habitants de Washington qui ont détesté quelqu’un pendant des années parce qu’ils estimaient ne pas avoir été placés aussi bien qu’ils le méritaient. Et si vous ne pensez pas qu’un sous-secrétaire de l’agriculture sait qu’il est supérieur à un sous-secrétaire d’État et ne sera pas vexé si on échange leurs places, vous ne pouvez pas faire notre travail. »
Pour éviter de vexer toutes ces personnes, une formule spéciale, « l’ordre de préférence », permet d’installer chaque élu, dignitaire étranger, diplomate, etc. Aux États-Unis, le Président vient en premier, suivi par les dirigeants étrangers, le vice-président, les gouverneurs et toute une longue liste de personnes. Les conjoints sont traités comme des égaux de leur partenaire.
Rima Al-Sabah, femme de l’ambassadeur Koweïtien, est une experte de l’art délicat de gérer une pièce pleine de grands noms. Elle affirme que le protocole est « d’une importance capitale » parce que les diplomates s’attendent à être traités aussi bien que leur rang l’implique. « Faire autrement serait insultant. »
Au gala de la Fondation Bob Woodruff du mois dernier, qui s’est déroulé chez elle, Al-Sabah était assise entre le Secrétaire d’État John Kerry et le président du Comité des chefs d’États-majors interarmées, tandis que son mari se tenait entre Susan Rice, conseillère à la sécurité nationale, et Teresa Heinz Kerry. Un nombre important d’ambassadeurs prestigieux se trouvaient partout dans la salle – Al-Sabah en place un par table, puis installe les personnes qui partagent des centres d’intérêts avec lui à ses côtés, pour qu’ils puissent discuter pendant la soirée.
« Une fois le protocole de base respecté, je mélange les autres invités, parce que je n’aime pas l’idée d’un hôte qui prendrait tous les VIP à sa table et mettrait tous les autres à une table qui serait considérée comme inférieure », dit-elle.
Traditionnellement, l’hôte et l’hôtesse s’asseoient chacun à un bout de la table, si elle est longue, ou à des tables séparées, et s’assurent de garder près d’eux les invités d’honneurs et les personnes les plus haut placées. Les couples mariés ou non officiels sont séparés ; la seule exception à cette règle sont les fiancés, présumés trop amoureux pour être séparés.
Beth Ann Newton, éditrice de la Social List of Washington (alias le Livre Vert, le guide complet des titres officiels et des protocoles de la capitale), reçoit un appel au secours à chaque fois qu’un hôte a plusieurs grands noms sur sa liste d’invités. Elle a toujours la politesse de créer un plan de table… et reçoit invariablement un appel de dernière minute pour tout changer.
Ce sont les hôtes qui ont le dernier mot pour choisir qui s’asseoit où, et les Obama ont bouleversé des décennies de tradition en s’asseyant ensemble à plusieurs dîners officiels de la Maison Blanche. La Première Dame a parfois préféré le divertissement au protocole en asseyant George Clooney et Stephen Colbert à ses côtés plutôt qu’un ennuyeux dignitaire. Et peut-on vraiment lui en vouloir ?
Vous pensez peut-être que toutes ces histoires de protocole n’ont rien à vori avec votre vie. Mais chaque organisateur de mariage a une histoire à raconter sur des invités qui ont changé de place ou même de table parce qu’ils n’étaient pas satisfaits de l’endroit où on les avait placés. Et bien des personnes sans rang officiel, par exemple, votre patron, pourraient finir très vexés s’ils n’aiment pas le siège que vous leur avez attribué au déjeuner d’entreprise !
« Vous ne pourrez pas gagner, mais vous pouvez tout à fait perdre », dit Laura Liswood, secrétaire générale du Council of Women World Leader et consultante senior chez Goldman Sachs. « On entre dans la pièce et l’évaluation est immédiate : suis-je à la table des adultes ou à celle des enfants ? »
Les événements à Washington sont plus difficiles à gérer parce qu’ils incluent beaucoup de personnes très haut placées, et ça devient pire encore quand certains décident d’améliorer leur rang en échangeant discrètement leur place avec quelqu’un d’autre. Pire encore : tricher sur une table entière. L’organisatrice d’événements Susan O’Neill a déjà rencontré deux fois ce cas de figure : une personne qui récupère le numéro de la table et va le poser à une meilleure table. (Par exemple, les gens de la table 26 se retrouvent tout au fond de la pièce, et la table 77 est soudain entre les tables 25 et 27.)
Cependant, la qualité d’une place est toute subjective. Il y a des années, O’Neill a placé un donateur influent à côté d’une grande star de cinéma à un dîner de l’Actors Fund. Elle se disait que sa voisine glamour saurait le divertir toute la soirée, et se retrouva pétrifiée quand il vint la voir au milieu du repas pour cracher, « Ne me demandez plus jamais de donner quoi que ce soit ! » avant de claquer la porte. Elle devait par la suite découvrir qu’il ne voulait absolument pas être à côté de cette actrice, mais d’un membre du Congrès.
Plus qu’une compétence, le plan de table est une forme d’art à Washington. Les organisateurs essaient de choisir des personnes qui ne se connaissent pas mais ont des centres d’intérêt similaires, puis mélangent les âges et les professions. Ils placent un VIP en guise d’hôte de la table, et doivent équilibrer les ennuyeux, les dragueurs, les tolérants et les bavards.
« Ceux qui font ceci sont très fort pour les puzzles : c’est exactement ce qu’on nous demande », dit l’organisatrice Carolyn Peachy, qui affirme que c’est la partie la plus difficile de son travail. Environ trois jours avant chaque gala, les annulations commencent à arriver. Certains sont compréhensibles, par exemple des membres du Congrès qui ont un vote ce soir-là, d’autres sont simplement impolis. Peachy doit calculer qui arrivera en retard et qui ne viendra pas, puis adapter les plans de table tout en réglant les conflits inévitables de dernière minute.
Parfois, c’est facile. Mary Haft, qui a organisé le gala PEN/Faulkner il y a quelques semaines, a un petit groupe de donateurs qui viennent chaque année et d’écrivains qu’elle disperse à chaque table de la Folger Library. « Ce n’est pas un événement où l’on veut être vu », explique Haft, qui explique que son gala flatte moins l’ego que l’âme, et donc plus facile à préparer qu’un gala typique à Washington. « Faut-il prendre soin du donateur ? Oui, bien sûr. Mais nous sommes à l’aise, parce que la plupart d’entre nous vient déjà depuis plusieurs années. »
Les dîners sont bien plus faciles à organiser que des pièces de théâtre, ces pièces de théâtre sont plus faciles à préparer que des obsèques. À l’enterrement de Gerald Ford, on s’est battu au fond de la Cathédrale Nationale parce que plusieurs membres du Congrès étaient outrés de voir que les diplomates soient mieux assis qu’eux. Un organisateur présent à l’enterrement de Ronald Reagan s’est fait sermonner par une membre du petit personnel de Reagan, furieuse de voir qu’elle n’était pas dans le champ de la caméra.
Sachez que tout mauvais comportement est noté et ne s’oublie pas. « Pour moi, le plan de table à un dîner est la revanche du secrétaire social », dit Berman. Les gens impolis ou désagréables se retrouvent avec un « siège de la mort », une table dans un coin isolé « à côté de quelqu’un qui sera ivre avant le plat principal, ou d’une femme qui ne sait parler que de la réduction obtenue sur son sac à main. »
Alors que doit faire un bon hôte ? Toutes ces règles, tous ces ambitieux, toutes ces frustrations. Pour beaucoup, l’astuce est de trouver un compromis pour éviter tout cela. Pour le gala de la Spacey Foundation, le mois dernier, la philanthrope Adrienne Arsht a laissé tomber l’idée même de tables et fait un dîner en extérieur à l’Hôtel Monaco, où les invités se promenaient d’un stand de nourriture à l’autre et tentaient de croiser la star de House of Cards Kevin Spacey. La fête était inspirée par une réception de la première saison de la série ; transposer ceci dans la vraie vie était à la fois un clin d’oeil pour la série phare et une façon pratique de laisser Spacey parler à plus d’invités. Ce fut une réussite.
Pour les dîners privés chez elle, Arsht garde une guest list assez courte pour qu’on puisse se contenter d’une seule table avec une seule conversation, et envoie toujours une courte biographie de chaque invité en avance, pour que chacun sache qui est qui. Bien sûr, elle ne peut pas éviter une mauvaise place ou un voisin ignoble à tous les repas, mais comme elle est une bonne invitée, elle serre les dents – jusqu’à un certain point. « Je dois à mon hôte et mon hôtesse de ne pas renverser de vin sur cette personne, mais je vais arrêter de lui parler », dit-elle. Récemment, on l’a placée à côté d’un titan qui n’avait clairement ni l’envie ni l’habitude d’être assis avec des inconnus. « Et vous, vous faites quoi ? » demande-t-il sans le moindre intérêt. « Ce que je veux », a-t-elle répliqué.
Mais jamais elle n’échangerait sa place avec un autre en secret.

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